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Stories

Content in french only. Thank you for your understanding!

Nos collaborateurs se remémorent pour vous les raconter quelques-unes des aventures qu’ils ont vécues lors de leurs missions sur le terrain : nous vous offrons ces courts récits dépaysants, émouvants et souvent amusants. Bonne lecture, prenez soin de vous et de vos proches… et n’oubliez pas la lutte contre les mines antipersonnel... Merci encore pour votre soutien !

Le déflecteur envolé

Raphaël Augsburger : « Nous avons eu l'occasion de tester la résistance de notre machine de déminage D-2 à l'explosion d'une mine anti-char. Une mine anti-char, c'est une mine qui peut détruire un char de cinquante tonnes et nous allions l'attaquer avec notre machine de moins de dix tonnes, que nous avions passé plusieurs mois à construire. Inutile de dire que nous avions vraiment un sentiment très spécial ! La machine avançait, son outil a frappé la mine, et... rien. La mine n'a pas explosé. Un fléau a détruit le détonateur et la mine a été désactivée, mais sans exploser. Nous avons dû recommencer encore une fois. Il y eut alors la grosse explosion que nous attendions, un immense nuage de fumée, un immense bruit, des flammes. Une fois que tout s'est calmé, nous sommes sortis du bunker pour aller constater les dégâts. La machine elle-même était intacte, mais il manquait le déflecteur, une grande pièce de plus de 100 kg à l'avant de la machine. Lors de l'explosion, nous avions bien vu quelque chose s'envoler et retomber dans un marais voisin, et quand nous nous sommes approchés nous avons pu constater que c'était effectivement cette pièce. Au téléphone, le directeur de la Fondation Digger m'a dit : "Faites tout votre possible pour la récupérer parce que c'est vraiment important que je puisse l'analyser". Quand il faut y aller, il faut y aller ! Nous avions de l'eau en-dessus des cuisses, presque aux hanches. Nous avons essayé de rouler cette pièce, de la tirer comme on a pu, en s'agrippant aux arbres et à force de patauger, nous avons réussi à extraire cette pièce de la tourbe. À croire que c'était aussi notre résistance qui était testée. »

Le démineur, le cobra et le rapace

Thomas Augsburger raconte : « Quand nous étions au Soudan du Sud en 2006, Franck et moi, nous travaillions tout près d'un aéroport, où nous défrichions dix-mille mètres carrés de végétation. Ce jour-là nous étions en train de réparer la machine. Je n'avais pas vu qu'un cobra était enroulé par terre près de la remorque et que je marchais vers lui. Quand j'étais peut-être à deux mètres de lui, il s'est dressé à environ 1,20 m de haut et m'a regardé. Je suis parti en courant appeler mon collègue Franck. Il est venu voir, il a vu le serpent et puis nous avons appelé les gardes qui l'ont pourchassé. Ce n'est pas tout, car deux heures plus tard, la même journée, alors que nous étions en train de défricher le terrain avec la machine et que je regardais la télécommande, un rapace a tout d'un coup fondu sur moi et m'a volé dans les cheveux. Je ne sais pas pourquoi il les a pris...»

Les lunettes bricolées du chauffeur de camion

Gentien Piaget raconte : «Cela se passe dans le sud du Sénégal, en Casamance. Je me souviens que le chauffeur du camion qui transportait la machine de déminage DIGGER D-3 était était un homme d'un certain âge. Un matin, il est arrivé et a commencé à mettre des sachets en plastique autour de ses lunettes. Il essayait de bricoler quelque chose, mais je ne comprenais pas bien quoi. Et tout d'un coup, j'ai vu qu'il mettait ses lunettes sur sa tête sauf que les branches étaient remplacées par ces sachets en plastique. Il m'expliqua qu'il a avait cassé leur monture et comme il n'avait pas les moyens de les changer, il a imaginé ce bricolage pour pouvoir continuer à les porter. Il a fait une semaine comme ça. Après l'ONG pour laquelle il travaillait lui a quand même remplacé ses lunettes.»

Quiproquo à l'aéroport

Gentien Piaget raconte : « À la fin d’une mission au Mozambique avec comme partenaire APOPO (connu pour l’utilisation de rats détecteurs d’explosifs et qui utilisait alors une de nos machine), on me conduit au petit aéroport de Chimoio pour un vol intérieur à destination de la capitale Maputo, avant mon vol international à destination de la Suisse. Au dernier moment un employé de cette ONG partenaire que je ne connais pas et visiblement pressé m’apporte une petite valise et me demande si je peux la remettre à son collègue à Maputo, me disant simplement que c’est pour les rats. Je réponds : "Oui, pas de problème!" sans poser de question et l’employé disparait aussitôt. Je laisse ma valise et celle qu’on vient de me confier au guichet du check-in pour la mettre en soute. Je m’installe sur un banc et attends le moment de passer le contrôle de sécurité. L’embarquement est imminent. C’est alors qu’un agent de sécurité vient vers moi et m’ordonne de le suivre, ce que je fais en me demandant ce qu’il me veut. J’arrive dans une pièce où ils passent les bagages au scanner et je vois la valise qu’on m’a confiée une demi-heure plus tôt posée sur la table, toujours fermée. L’employé de la sécurité me montre alors l’écran qui affiche les images de la machine à rayons X et me demande d’une voix grave ce que c'est. Je me tourne vers l’écran et subit un choc : sur l’écran on distingue le contour de la valise avec, à l’intérieur un grand amas de boulettes qui évoque furieusement quelques choses d’illicite. Je réfléchis très rapidement et réalise que si l'employé d'APOPO a abusé de ma confiance, je sur le point d’avoir de gros problèmes. Je réponds que c’est de la nourriture pour rats en mentionnant APOPO et le déminage humanitaire en espérant qu’il ait déjà entendu parler de cette ONG et surtout que cela soit vrai. Honnêtement, la situation paraissait grotesque. Il me demande d’ouvrir la valise et je réalise qu’elle est fermée avec un cadenas à numéro dont je n’ai pas la combinaison. J’essaie de l’ouvrir et heureusement les chiffres n’ont pas été mélangés, la valise s’ouvre et je découvre un sac plastique rempli de boulettes. L’employé regarde et sens la marchandise puis me dis que c’est bon. Je recommence à respirer et me dis que la prochaine fois je serai plus prudent…»

Les aventuriers de la dalle perdue

Frédéric Raza : «Mon histoire se passe au Sénégal en 2011. Ce jour-là, je faisais la toute première démonstration des capacités de notre D-3, la machine de déminage que la Fondation Digger venait d'envoyer sur place. L'assistance était composée de membres des autorités locales de déminage, ainsi que du personnel d'Handicap International à qui la machine devait revenir. Pour cette grande occasion, j'avais choisi de manœuvrer la machine sur le site de l'Institut sénégalais de recherche agricole, plus précisément sur un terrain qu'on venait de brûler comme on le fait traditionnellement avant la saison des pluies, pour le cultiver ensuite. Je commençai donc par mettre en rotation la fraise et à l'abaisser contre le sol, devant tout le monde. Aussitôt un panache de poussière grise s'éleva dans le ciel. Il s'agissait de la cendre. Je fis avancer la machine et au bout de 20 à 30 mètres, la poussière devint ocre, de la couleur de la terre. Au bout de cinquante mètres, elle changea encore une fois, devenant blanche, à croire que c'était de la farine. Bon. j'arrête alors la fraise, je fais reculer l'engin, je le repositionne et je mesure la profondeur de creusement. En même temps, le gardien de l'Institut accourt vers la fin du sillon, regarde le sol, puis se relève en éclatant de rire : je l'entends déclarer à ses collègues qu'ils ont enfin trouvé une dalle en ciment, dont ils connaissaient l'existence, mais non l'emplacement exact, car la végétation l'avait recouverte depuis de nombreuses années et la dissimulait entièrement. Voilà qui explique la poussière blanche! Le gardien conclut en disant : "Eh bien, si la machine a cet effet sur une dalle, les mines antipersonnel n'ont qu'à bien se tenir!"»

L'accès à l'eau est un luxe

On prend conscience de la valeur des choses quand elles viennent à nous manquer. En Suisse, rares sont les occasions de se rendre compte à quel point l'eau courante et potable est un luxe; dans un pays comme le Soudan du Sud ces occasions arrivent plusieurs fois par jour comme a pu le constater Nathan Kunz, lorsqu'il s'y trouvait en 2007, pour les besoins d'une opération de déminage renforcée par une machine de la Fondation Digger  : « Comme il faisait généralement très chaud, on avait toujours besoin de prendre une bouteille d'eau avec nous, parce que si on allait travailler ou si on allait en ville pour rencontrer quelqu'un, on ne savait pas forcément si on trouverait de l'eau potable. Même si nous logions dans une maison en ville, on avait généralement de l'eau courante pendant une à deux heures par jour seulement. Dès lors qu'on avait de l'eau, on devait remplir des bassines pour en avoir suffisamment de réserve. Et souvent aussi dès que l'eau revenait, on se passait le mot, se disant : "Ah, l'eau courante est revenue !" et tout le monde profitait pour prendre sa douche. Cela me rappelait qu'on était bien chanceux d'avoir de temps en temps quand même de l'eau courante et de l'eau potable dans une bouteille. »

La chèvre

Serge Rufener raconte : «En 2011, mon collègue et moi avons passé deux semaines à N'Djaména, au Tchad, pour effectuer des travaux d'entretiens sur la machine de déminage D-3, qui cette année-là fut employée durant dix mois au nord du pays, près de la frontière libyenne. Nous travaillions à notre quartier général en ville, dans une sorte de jardin au sol sablonneux, en plein soleil. Au milieu de ce jardin, il y avait un arbre et attachée à cette arbre une petite chèvre, pour laquelle, à force de la voir jour après jour assister à nos travaux, nous nous étions pris d'affection. Quand elle nous voyait arriver le matin, elle était toute heureuse parce qu'elle savait qu'elle aurait à manger. En fait, en secouant l'arbre, nous faisions tomber de petits fruits qu'elle mangeait à sa grande satisfaction. Puis, un jour, le cuistot est venu et l'a emportée. Nous ne l'avons plus jamais revue.»

Recherche d'un champ de mines en 4x4 (Libye)

Gentien Piaget raconte : « Avec un collègue je me rends en Libye pour visiter le programme d’une ONG partenaire et évaluer la possibilité de monter un projet avec elle dans ce pays. Ce déplacement s’inscrit en 2013, environ un an et demi après la chute de Kadhafi, et c’est mon premier voyage d’évaluation avant la construction d’une opération. C’est donc en « junior » que j’y vais et mon collègue est à ce moment responsable des opérations. Le programme de notre partenaire potentiel est embryonnaire et surtout concentré sur de la neutralisation de stock de munitions. L’autorité nationale en matière de déminage est aussi toute neuve et les données sur les emplacements des champs de mines ne se trouvent que dans la tête des personnes qui ont vécu les conflits concernés. On peut comprendre cet état de fait concernant les zones rendues dangereuses lors de la Première guerre civile libyenne, récemment terminée, mais non pas concernant les zones plus anciennes qui auraient dû être répertoriées. Quoi qu’il en soit, il est très difficile de trouver des informations précises sur la contamination du sol dans la région où nous nous trouvons. Après discussion avec le responsable opérationnel qui nous dit savoir où se trouve un champ de mines, nous planifions une visite de ce site pour avoir une idée du contexte dans lequel une de nos machines devrait travailler. Nous partons donc à quatre dans un pick-up 4x4 pour rejoindre la zone décrite. En arrivant approximativement sur les lieux, notre hôte montre des doutes quant à l’endroit exact et dit se rappeler que les mines se trouvent proche d’une ligne électrique. Nous nous trouvons sur un petit chemin non goudronné, bordé de champs sablonneux et désertiques. Les points de repères sont rares. Çà et là une surface cultivée mais ce n’est que ponctuel. À un certain moment, une ligne à haute tension apparait dans le lointain et notre chauffeur prétend que ce que nous cherchons se trouve dans ses environs. Il décide de couper directement à travers le désert, braque brusquement et quitte le chemin pour entrer dans les étendues arides avec notre véhicule. C’est mon premier voyage dans ce contexte et je n’ai pas le recul à ce moment pour mettre en doute la méthode mais mon instinct me dit que sillonner une zone désertique à la recherche d’un champ de mines sans informations plus précises que la proximité d’une ligne à haute tension et sans savoir ce qu’il y a réellement dans la zone ne constitue pas la meilleure méthode pour rester en bonne santé. Nous avons rejoint sans encombre la ligne à haute tension et le chemin qui la longe, puis nous avons retrouvé le champ de mine en question, avons fait nos observations et sommes rentrés en empruntant les routes cette fois-ci. Nous n’avons jamais reparlé de ça avec mon collègue et le responsable des opérations de l’organisation partenaire s’est fait licencié peu après. Est-ce lié ? »

Le sommeil serein du garde-frontière

Gentien Piaget raconte : « Je me rends en Bosnie pour vérifier et constater le travail effectué avec notre machine et visiter les futurs champs de mine. Une équipe de la télévision suisse italienne est présente pour effectuer un reportage sur le déminage dans ce pays et c’est bien entendu l’occasion de partager et faire savoir qui nous sommes et ce que nous faisons. Durant le séjour, nous nous rendons dans une zone isolée et proche de la frontière avec la Croatie. Notre guide nous amène sur une petite route isolée en bordure de forêt et nous indique que nous trouverons des panneaux « danger mines » quelques mètres plus loin. L’équipe de télévision voulait pouvoir filmer de tels panneaux pour illustrer le reportage. Les deux véhicules de notre équipe arrivent à l’embranchement du petit chemin mentionné par le guide et stop sur le bas-côté. Les portières claquent, chacun prend son matériel et nous avançons vers l’intersection pour emprunter le petit chemin dans la forêt. Dans quelques dizaines de mètres se trouve le panneau, assure notre guide. Arrivés à l’intersection, nous remarquons immédiatement un véhicule des forces de l’ordre stoppé sur le chemin, phares allumés et moteur tournant. Nous hésitons et nous tournons vers notre guide pour savoir ce qu’il faut faire. Il nous indique qu’il s’agit des gardes de frontières qui surveillent la frontière proche. Il s’approche du véhicule pour expliquer la présence d’une équipe de télévision dans cette région et après quelques instants revient en nous disant : Il dort. Surpris et amusés nous décidons de tourner la scène prévue proche du panneau et de nous en aller. Tout en effectuant ce travail qui va prendre quelques 15 minutes, je me demande quelle serait la réaction du fonctionnaire s’il se réveille et aperçoit une équipe de télévision en plein travail à quelques mètres de lui. Finalement les images sont prises et nous retournons à nos véhicules pour poursuivre notre visite sans que le garde-frontière ne bouge une oreille…»

Une partie des images tournées par la RSI en Bosnie sont encore visibles ici : https://www.rsi.ch/la1/programmi/cultura/insieme/Vivere-senza-paura-delle-mine-9611122.html.

Débrouille à N'Djaména

Patrick Raeber se souvient : « Trois mois après notre arrivée à N'Djaména, la capitale du Tchad, la veille de notre grand départ pour les champs de mines de Wadi Doum au nord du pays était arrivée. Notre quartier général était opérationnel, notre équipe de déminage constituée, le matériel rassemblé et déjà en grande partie chargé sur les véhicules qui composeraient notre caravane : deux voitures 4x4 avec remorques, et le camion-remorque portant sur son dos notre machine de déminage D-3. Mais il nous restait encore des tâches à remplir, assez nombreuses et urgentes pour affairer les douze personnes que nous étions.

Nous sentions la tension monter. L'enjeu était important et quoique nous étions préparés, nous nous sentions encore novices. Notre trajet s'étendrait sur 1200 km et, selon nos prévisions, durerait trois jours, en plein désert. Aucune route ne conduisait où nous voulions aller et les possibilités de ravitaillement seraient presque nulles. Nous dépendrions entièrement du GPS pour nous orienter et les réserves que nous emportions (nourriture, boisson, outils, pièces de rechange, carburant) devraient assurer notre autonomie et nous permettre de faire face à toutes les éventualités : pannes, accidents, ensablement, etc.

À propos de carburant, il ne nous en restait plus.

La génératrice du quartier général n'en avait plus que pour quatre heures de fonctionnement et ce n'était pas suffisant pour maintenir en marche, jusqu'au moment du départ, les frigos, ordinateurs et chargeurs de batteries en tout genre dont nous avions besoin. De plus les réservoirs des véhicules et les jerricanes n'étaient pas tous pleins.

Une expédition d'approvisionnement s'imposait donc. Chaque membre de l'équipe étant déjà accaparé par le chargement, je mis de côté mes propres tâches bien qu'elles fussent tout aussi pressantes, et, laissant quelques instructions, et décidai d’y aller moi-même en compagnie d'un des chauffeurs et de notre logisticien. Nous déchargeâmes la D-3 du camion afin de libérer le pont et prîmes la direction de la station d'essence où nous avions nos habitudes, à 5 km de notre quartier général, pour ce que nous espérions être un aller-retour rapide.

Sur place, le pompiste nous apprit que les réservoirs étaient vides, le carburant en provenance du Cameroun n'ayant pas été livré depuis deux jours. Nous réfléchîmes à toute vitesse. Nous ne pouvions reporter le départ et le quartier général devait impérativement être alimenté. Nous prîmes donc le parti de nous rendre dans un marché situé à une dizaine de kilomètres, dans un autre quartier de la ville, où nous savions que nous pourrions nous fournir. En effet, une telle pénurie n'était pas insolite depuis que la guerre civile avait éclaté en Libye (nous étions en 2011) et notre réseau d'approvisionnement s'était déjà étoffé (tout comme la part de notre budget dédié au carburant).

Nous dûmes réorganiser le chargement sur le pont du camion : ranger les jerricanes vides qu'il n'était plus question de remplir directement et faire de la place pour les barils d'essence que nous nous voulions acheter. Le temps pressait et il régnait une chaleur étouffante. J'annonçai notre retard au chef d'équipe et lui demandai de limiter la consommation d'électricité en attendant notre retour, ce qui retarderait nos préparatifs. Enfin nous nous remîmes en route.

Mais nous jouions de malchance : à moins d'un kilomètre du marché, nous arrivâmes à un rond-point complètement bondé, au point que plus aucun véhicule n'arrivait à bouger. Nous n'étions évidemment pas les seuls à manquer de carburant et à espérer nous approvisionner là. Au bout de vingt minutes, n'y tenant plus, notre logisticien et moi descendîmes pour tâcher d'aider à débloquer le carrefour. En effet, du haut de notre camion, nous dominions la situation et il nous était plus facile d'identifier les véhicules mal engagés qui bloquaient la circulation et d'imaginer les manœuvres qui la libéreraient, ce qui était loin d'être évident depuis le sol.

Ainsi, moins de deux heures après être parti du quartier général, en quête de carburant, je me trouvais complètement à l'opposé de ma destination initiale, m’improvisant agent de circulation. J'en conclue que certaines situations nous obligent, pour atteindre notre but, à dépasser les limites qu'en temps normal nous imaginons être celles de nos facultés d'adaptation.

Les habitants du Tchad font preuve d'une résilience exemplaire face aux difficultés et aux pénuries qui rendent leur quotidien (et les opérations de déminage, soit dit en passant) chaotique. Ils font preuve d'une capacité à trouver des solutions alternatives, à s'entraider et à se débrouiller qui en comparaison semble parfois réduite chez nous, comme nous le constatons d'autant plus cruellement que nous en avons le plus besoin, à cause d'un virus par exemple.

Pour revenir à mon récit, Le bouchon finit par se résorber et la circulation à reprendre. Nous avons pu faire le plein et partir le lendemain pour Wadi Doum comme prévu, à ceci près que notre traversée du désert nous prit douze jours au lieu de trois, ceci à cause d'autres pénuries, mais c'est une autre histoire. »

Le balais

Frédéric Guerne raconte : « Le vendredi est un jour spécial pour les démineurs : c'est le jour où ils détruisent toutes les mines antipersonnel qu'ils ont trouvés et rassemblés pendant la semaine. Un de ces vendredis restera gravé dans ma mémoire, car j'ai cru l'espace d'un instant que ce serait le dernier de ma vie, et ce à cause d'un balais !

En 1997, à Karlovac, une petite ville de Croatie, j'assistais au travail d'une équipe de démineurs. L'un d'entre eux prénommé Michaël était grand, fort et d'un caractère fier. Ce jour-là, il vint me chercher et me conduisit dans un jardin d'un quartier résidentiel, où ses collègues étaient réunis devant une petite cabane. Ils gardaient là les mines et les autres engins explosifs récoltés les jours précédents, qu'ils avaient, pour l'heure, sortis et étalés sur le sol. Ils avaient bien travaillé, car en détaillant leur trophée de chasse, je me rendis compte qu'il y avait à nos pieds de quoi faire sauter tout le quartier et briser bien des vies. Le chef des démineurs nous recommanda de garder nos distances, soulignant que ce matériel était instable. C'est alors que Michaël s'approcha d'un arbre et s'appuya nonchalamment contre son tronc. Occupé à prendre une pose dégagée ou à garder un œil sur les engins explosifs, il ne vit pas qu'au même endroit était déjà appuyé un balai et le fit tomber en plein sur une bombe. La chute du balais nous parut durer une éternité, mais inutile de dire que la bombe n'explosa pas, puisque je suis là pour vous raconter ce souvenir. »

Camion enlisé

Nicolas Fessler raconte : « En 2008, au Soudan du Sud, j'ai dû déplacer notre machine de déminage, une D-2, entre les villes de Kurmuk à Ad-Damazin. À un moment donné, je m'aperçus que la piste devant moi devenait boueuse, mais je n'avais guère d'autre parti que celui de continuer et de tenter ma chance. Quelques instants plus tard, le camion commença à patiner; après une heure, il s'était enfoncé jusqu'aux essieux. Il ne me restait plus qu'à appeler mon collègue Patrick au secours. En attendant sa venue, je voyais des voyageurs à pied nous dépasser, ce qui me donna l'idée de demander à l'un d'entre eux, par le truchement de Paulino, qui m'accompagnait, si le prochain village était proche, car je commençais à avoir faim. Comme on nous répondit par l'affirmative, nous nous mîmes en marche. Mais aussi loin que nous avions jugé prudent de nous aventurer, nous ne trouvâmes aucun village, ni aucune apparence qu'il y en eût un. Nous ne croisâmes qu'un troupeau de brebis. Intrigués, nous revînmes sur nos pas. Peu après notre retour, les unimogs arrivèrent et nous réussîmes à tirer le camion hors du bourbier. Nous reprîmes donc la piste. Et le village? Nous en atteignîmes un en effet, mais après un trajet de trois-quart d'heures, qui nous aurait pris peut-être trois heures à pied! Tel est le sens que peut prendre le mot "proche" dans l'immensité de l'Afrique et pour les voyageurs infatigables qui la parcourent. »

Le coq

C'était en 2006, dans un petit village du Soudan du Sud appelé Keyala. Il me fallait tester la machine, une D-2, et je demandai alors à un démineur soudanais, avec qui nous travaillions, de nous trouver un agriculteur qui accepterait de nous prêter un terrain dans les parages. Un peu plus tard, il m'en présenta un, à qui j'expliquai ce que la machine faisait. Il m'écouta et me conduisit dans un ancien champ de manioc, où je pus procéder à tous les tests nécessaires. Le soir venu, au campement, le démineur vint vers moi et me dit que le propriétaire du champ était venu et tenait absolument à me parler. J'allai à sa rencontre, me demandant ce qu'il pouvait bien me vouloir. Je m'interrogeais encore plus quand je remarquai, pendant que nous discutions, qu'il cachait quelque chose dans son dos. Il finit par me montrer ce que c'était : un magnifique coq qu'il m'offrait pour me remercier d'avoir labouré son champ, comme probablement jamais il ne l'avait été. Son cadeau, aussi incongru qu'il puisse paraître aussi loin du Soudan que nous sommes, était assurément précieux et j'étais très touché par son geste.

La mouche

Frédéric Guerne raconte : "En 1997, avant que je fonde Digger, je travaillais à l'École polytechnique fédérale de Lausanne sur un projet de détection de mines antipersonnel. Nous avions conçu un système que nous voulions mettre à l'épreuve. Pour trouver des conditions de test proches de la réalité, nous allâmes en Croatie où les mines antipersonnel sont tout sauf théoriques. Nous avions demandé à des démineurs du pays de nous préparer un terrain avec des mines les plus réalistes possibles. Il se peut que nous ayons trop insisté sur ce point, car, une fois sur place, nous nous rendîmes compte que les Croates nous avaient pris au pied de la lettre: les mines qu'ils avaient dissimulées étaient armées et prêtes à exploser.

Je ne me dérobai pas, mais je dois avouer que je transpirais à grosses gouttes : je devais balayer toute la surface du terrain en gardant la tête du radar à quelques centimètres du sol. Un faux mouvement et Dieu sait ce qui serait arrivé. Je détectais une mine, puis une seconde, quand soudain une mouche se posa sur ma main et se mit à me chatouiller. Je me souviendrais toute ma vie de cette mouche. Je ne pouvais la chasser et mes gestes étaient trop lents pour la déranger. Il me restait alors douze mines à trouver. »